Entretien : Grégoire Villedey de Thomas Liorac, fabricants de peignes en corne

Cher lectorat,

Comme tu le sais déjà, grâce à cet article, il m’a été offert de tester un peigne en corne de la nouvelle gamme de chez Thomas Liorac, fabriquée non plus par un artisan extérieur, mais par eux-mêmes, passant ainsi de revendeurs à fabricants ! Comme tu le sais aussi, je raconte bien ce que je veux sur mon blog et bien évidemment, je n’ai pas été rémunérée.

Mais voilà, il se trouve que je suis curieuse ! Et que l’histoire de Grégoire et Marguerite Villedey m’a un peu tapée dans l’oeil ! Imaginez : vous travaillez en entreprise, ou ailleurs, vous faites le même métier depuis dix, quinze, vingt ans … et puis un jour, vous vous retrouvez à fabriquer des peignes en corne en Ariège, selon une tradition ancestrale ; avouez que ça déboîte le palpitant, comme aventure ! Donc un jour, j’ai décroché mon téléphone…

Alors, voilà : je te ressers un peu de Thomas Liorac, en entretien cette fois ! J’ai adoré faire ça, j’espère que cela te plaira autant qu’à moi ! :)

Je te prie d’agréer, cher lectorat, mes sincères salutations, bisous.

L’Ariège. Ça claque !

Bonjour ! Tout d’abord merci beaucoup d’avoir accepté cette petite interview ! Pouvez-vous nous présenter rapidement l’entreprise Thomas Liorac ?

C’est une entreprise que nous avons créée en 2011, sur l’idée que, nous, on a découvert le peigne en corne quand on est arrivé en Ariège, parce que c’est une spécialité ariégeoise, il y a une dizaine d’années. Et on a trouvé que c’était un très bon produit, qui méritait d’être bien mis en valeur, et donc on a saisi l’opportunité. On a commencé en commercialisant des peignes fabriqués par un artisan, et comme on a eu pas mal de succès, et que notre fournisseur ne parvenait pas à nous fournir, on a décidé, de l’idée folle, de devenir fabricants ! Depuis quelques mois maintenant, on est fabricants.

Justement, à propos de cette fabrication, et de ce changement, un peu, de cap, comment vous avez fait concrètement pour vous auto-former ?

On est parti d’un certain nombre d’informations que nous avions, d’abord parce que la manière traditionnelle de fabriquer des peignes en corne est connue, parce qu’il y a des musées qui en parle, parce qu’il y a des artisans qui font visiter leur atelier et qui montrent comment on travaille, et parce qu’il y a des bouquins ; voilà c’est la première source d’informations.

La deuxième source d’informations, c’est qu’il y a parfois des vidéos sur internet, des reportages, qui expliquent, qui sont allés visiter un atelier.

Et puis la troisième chose, c’est que l’on a fait faire une étude technique par un organisme semi-public, de faisabilité technique en procédé de fabrication, avec des machines plus modernes que ce qui se faisait jusqu’alors dans les ateliers.

Donc ça c’est la première phase : observation, connaissance de la littérature qui existe.

Deuxième phase, l’étude technique ; et puis la troisième phase : on est passé, nous, au test.
C’est-à-dire qu’on a acheté les machines, et pendant plusieurs mois, on a testé, on a cassé, jusqu’à arriver à un produit de bonne qualité. C’est plusieurs mois d’essais assez empiriques, finalement, puisqu’on est avec une matière assez compliquée, c’est plus compliqué que le bois ; partir d’une corne pour arriver à un peigne, c’est assez complexe.

Première étape : plancher !

Combien de temps ça prend, de fabriquer un seul peigne (en moyenne) ?

En moyenne, selon les modèles, entre 8 et 15-20 minutes ! ça donne une idée.

C’est quoi, une journée type au sein de Thomas Liorac ?

On est deux, mon épouse travaille à l’atelier, et moi je m’occupe de la partie gestion, expédition et commercialisation. La journée type : on arrive le matin (après avoir déposé nos quatre enfants à l’école), on a d’un côté la production par ma femme, et le matin je m’occupe des expéditions, de façon à ce que les commandes partent avant 14H, et l’après-midi, je mène mes actions commerciales, il y a des journées où je fais la compta ; il n’y a pas vraiment de journée type, c’est très varié.

Du côté de la production, il y a 14 étapes de fabrication, certaines se passent de manière simultanée, certaines sur des laps de temps, on est sur un rythme hebdomadaire ; il y a des étapes qui se font en groupe, comme le ponçage au tonneau, et d’autres choses se font individuellement, donc elle jongle d’une machine à l’autre.

On peut dire que Thomas Liorac, c’est une éthique de développement durable ; quels sont les points les plus importants pour vous, ceux sur lesquels vous ne pourriez pas transiger ?

Je dirais, paradoxalement, c’est plus sur la partie commerciale que l’on est assez intransigeant : le refus de faire du tracking sur les clients, sur internet, mettre des cookies d’analyse, de faire du spamming, de récupérer des fichiers pour prospecter…

Sur le plan fabrication, on est intransigeant : dans la mesure du possible, il y a un certain principe de pragmatisme, parfois. La corne est un produit 100 % écolo en tant que matière : le peigne lui-même, en fin de cycle de vie, dans 50 ou 100 ans, vous pouvez l’enterrer au fond de votre jardin, c’est un engrais naturel. Tous les rebus de notre fabrication, soit ils partent pour faire des manches de couteau, des boutons, ou en poudre pour faire de l’engrais bio.

La fabrication elle-même, on a des machines qui consomment de l’électricité bien-sûr ; et on a quelques produits connexes : on vend des brosses, on s’est positionné aussi sur des produits naturels (soie de sanglier) ; et on essaye au maximum de supprimer le plastique.

Après, comme on est en phase de démarrage, on est obligé de faire parfois des compromis, sur le packaging par exemple : on a fabriqué en étui en carton ; pour que ça présente bien, on voulait faire une fenêtre, eh bien la fenêtre, elle est en plastique. On espère un jour pouvoir résoudre ce problème-là.

Il y a un autre point, sur la question de l’approvisionnement des cornes. Là-dessus, on passe actuellement par un intermédiaire, un grossiste en France, donc c’est lui qui importe, et nous n’avons pas la maîtrise de la chaîne d’approvisionnement. C’est quelque chose qu’on aimerait bien mettre en place, parce qu’on a une sensibilité à la question du développement dans le Tiers-Monde, puisque les cornes viennent des pays du Sud ; nous, on a été coopérants au Sénégal, ça remonte mais on aimerait bien pouvoir mettre en place une filière, mettons-le sous le vocable « équitable », même si ça peut représenter des réalités assez variées.

Les cornes viennent d’Afrique, de zébus, ce sont les races de bovins d’élevage de l’Afrique de l’Ouest ; il y a des ethnies notamment les Peuls, qui sont très spécialisés dans le bétail, qui sont des éleveurs nomades en général. Le bétail, assez souvent, aboutit dans les grands centres urbains proches de l’Océan, et les cornes sont exportées par le port de Lagos, au Nigéria. Mais on n’a pas beaucoup plus d’informations que cela.

Du coup on a quand-même l’assurance que les animaux sont élevés en extensif, et ne sont pas écornés non plus ; c’est aussi pour cette raison-là que vous ne vous fournissez pas en France ?

Alors il y a d’une part cette raison-là, et d’autre part c’est une question de race, parce qu’en Afrique, ils ont des races avec des cornes vraiment très longues, donc c’est plus facile à travailler et elles sont de meilleures qualité.
En France, les cornes sont petites, et les bovins sont écornés.
Cela dit, là on fait des essais, on a récupéré des cornes localement, mais c’est à l’état de recherche.

Les fameux zébus, vachement classe

J’ai un certain nombre de mes lecteurs-trices qui sont végéta*iens, je le suis moi-même ; que leur diriez-vous pour les convaincre quant au bien-fondé de l’utilisation d’un peigne en corne Thomas Liorac ?

Là je distinguerai les végétariens et les végétaliens. La corne est un sous-produit d’élevage, donc si effectivement, on refuse tous les sous-produits d’élevage, je respecte ce choix-là. Le peigne en corne peut être classé dans la même catégorie que le lait et les œufs.

Après, pour les végétariens, je me pose la question… Les bêtes ne sont évidemment pas élevées et abattues pour leur corne, elles le sont pour leurs viande, voilà, c’est un résidu.

C’est une façon d’éviter le gaspillage ?

Oui voilà. En ce qui nous concerne, à titre personnel, on est très regardant (même si ce n’est pas simple), on a beaucoup de mal, mais on aimerait être très exigeant sur les conditions d’élevage. En extensif premièrement, sur les conditions de transport deuxièmement, et sur les modalités d’abattage troisièmement. Et on est contre l’écornage des bovins, nous-mêmes on a fait le choix de consommer peu de viande.

Je pense que quelqu’un qui fait le choix d’être végétarien pour des raisons éthiques, logiquement, le peigne en corne n’est peut-être pas fait pour lui ! Notre démarche à nous, par rapport à l’élevage et tout ce qui s’y rapporte, c’est une question de ne consommer que ce qui est strictement nécessaire, de manière assez drastique, et de respecter un cahier des charges. On rêve d’un système très différent de l’actuel, notamment au niveau des systèmes de labels (Rouge, ou bio) qui sont encore pour nous, très insuffisants.

Il y a une question d’arbitrage aussi par rapport au plastique, à la durabilité du produit, à l’obsolescence programmée des objets, c’est un ensemble quoi.

Oui c’est vrai qu’un peigne en corne, c’est pour la vie !

Voilà c’est ça, on a pas encore assez de recul, je peux pas garantir [rires], on a décidé de faire une garantie de 10 ans en tout cas, pour quand les gens achetaient avec un étui en cuir ; c’est un début, peut-être que quand on aura plus de recul, on proposera une garantie à vie ! J’aimerais bien.

Quels sont vos projets à court, moyen et long terme (même s’ils sont fous !), vos rêves ?

A court terme, on est parti sur un modèle économique de vente en ligne, de vente directe à distance ; on est en train de développer la partie de vente via des détaillants, en parallèle. Aussi améliorer notre productivité, la qualité des produits.

Sur le moyen terme, développer une deuxième gamme de produits, peut-être monter en gamme, des produits plus designés, peut-être marier des matières…

Et puis sur le long terme, mettre en place une filière d’approvisionnement équitable, à la fois pour des raisons d’attachement en ce qui nous concerne, et vis-à-vis de nos clients, ça peut être apprécié.

On a aussi comme objectif d’embaucher, d’ici un an, au niveau de la production, pour aider mon épouse.

Vous envisagez de vous exporter en Europe, ou plus loin ?

Ah bah on fait déjà 10-12% de notre chiffre d’affaire en export, trois quarts aux USA, un quart le reste du monde. Alors parmi les rêves, oui :  le marché chinois ! Les Chinois aiment les peignes en corne et le marché français haut-de-gamme, donc a priori on peut répondre à ce cahier des charges-là. Mais pour le coup c’est compliqué à mettre en place, parce que si je parle presque couramment anglais, le chinois, c’est une autre histoire. Mais avec un intermédiaire, pourquoi pas, un jour !

Derrière Thomas Liorac, Grégoire et Marguerite Villedey, deux passionnés !

Derrière Thomas Liorac, Grégoire et Marguerite Villedey, deux passionnés !

Quel a été votre parcours à tous les deux, votre formation de base, et comment on en vient un jour à se dire : je vais aller fabriquer des peignes en corne dans les Pyrénées (parce que c’est quand-même une super aventure humaine) ?

A la base, j’ai une formation d’école de commerce. J’ai travaillé pendant une quinzaine d’années dans le secteur associatif, mais la création d’entreprise était depuis longtemps une idée faisant partie des possibles. Quand nous sommes arrivés en Ariège pour des raisons professionnelles, nous avons découvert la tradition industrielle de fabrication des peignes en corne dans ce département. Nous avons tout de suite adoré le produit et trouvé qu’il mériterait d’être mis en valeur.

Quand la question de la fabrication s’est posée, je savais que pour ma part, le travail manuel n’était pas pour moi ! Mais mon épouse Marguerite, elle, est très manuelle, elle aime les belles matières et les belles choses. Même si à la base, elle est bibliothécaire, nous nous sommes dits qu’après tout dans la vie, il faut savoir aller de l’avant. On a eu quelques nuits blanches quand-même ! Comme elle trouvait qu’elle avait fait le tour de son ancien métier, on s’est lancé, on a souffert, mais on est fier de nous. On n’a jamais eu une vie professionnelle aussi excitante et qui mobilise autant nos compétences.

Et bien-sûr, c’est un gros défi pour la vie de couple. On est 24h/24 ensemble… Cela nous oblige à revoir certains de nos fonctionnements… C’est l’occasion de dépoussiérer certaines choses après 20 ans de vie commune. Bref, on essaye de faire de chaque épreuve une opportunité pour grandir.

Et voilà, à la fin : le fameux peigne !

Et voilà, à la fin : le fameux peigne !

Merci infiniment à Grégoire Villedey de m’avoir accordé un peu de son temps pour ce passionnant entretien, et je souhaite une longue vie à Thomas Liorac ! :)

8 réflexions sur “Entretien : Grégoire Villedey de Thomas Liorac, fabricants de peignes en corne

  1. Oui. Ca claque. Ou ça décoiffe. Ou plutôt pas.
    Faut que j’aille voir l’Ariège, même si j’ai déjà un peigne en corne (que je n’utilise pas ou presque, car je suis plutôt brosse que peigne). Parcours très intéressant, merci de t’être penchée dessus !

    • J’aime bien ton nouveau pseudo, hihi

      Merci pour ton retour et ton avis, ça fait plaisir !

      Oui, les Pyrénés en règle générale sont des montagne merveilleuses, moi j’ai fait plus à l’Est mais je visiterai bien l’Ariège un de ces jours :)

      • Bah pour mes ami-es dans la vie réelle, je suis La Chèvre, et sur mon blog, La Chevelue… ça va bien ensemble, non ? ^^ Puis une Chèvre qui se fait lire, c’est assez moi (et ça ne veut rien dire).

        Je ne suis passée qu’une fois dans les Pyrénées, mais j’en ai un superbe souvenir. Mon amour de montagne à moi, c’est le Jura… mais j’avoue que, bien qu’Helvète, je connais très peu les Alpes. Je compte donc y remédier dans les années à venir, aussi je doute de pouvoir pousser en même temps jusque dans le Sud-Ouest. Surtout que je suis aussi monstrement attirée par la chaîne scandinave, que je vais justement commencer d’explorer dans une semaine :D Norvège !!

      • Haha, tu vas me rendre chèvre ! Cela dit, tu vas rire mais il se trouve justement que les chèvres des Pyrénées ont le poil très long : ce sont des chèvrelues, elles aussi !

        Alors le Jura je connais très peu, les Alpes j’avais fait une randonnée dans le parc de la Vanoise, c’était magnifique, on se serait cru dans un Tolkien :)
        Aah la Norvège !!! C’est énorme ça, profite tant que t’es là-bas, t’as bien raison ! Je vais probablement y aller aussi dans les temps à venir, ce sont des pays qui m’ont toujours énormément attirée :)

  2. C’était une bonne idée cet entretien ! Très intéressant, on comprend mieux comment se lance les petites entreprises dans ce genre de domaine mêlant artisanat et tradition.
    Les peignes ont l’air vraiment de qualité en effet. Pour la Chine, ils parlent anglais les commerciaux, ce ne sera pas la langue le soucis. :)

    • Merci beaucoup pour ton retour :) !

      Oui, peut-être la législation et la culture ^^’ ; après, les Chinois sont en recherche de produits de luxe français, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour ce genre d’artisanat :)

      • C’est vrai qu’ils adorent les marques luxueuses françaises. Pour les cosmétiques, ils apprécient aussi beaucoup ceux de parapharmacie comme Avêne (surtout pour le cicalfate) . J’étais étonnée. En Asie, la France fait encore rêver (moins dans le reste du monde^^), les français devraient vraiment continuer de soigner cette image là-bas. Certaines marques comme Lancôme l’ont compris et s’acclimatent d’ailleurs à la demande.
        Ils aiment aussi le vin français les Chinois.

        Petite anecdote : je vis en ce moment avec des Coréens et la jeune femme était choquée d’apprendre au bout de quatre mois que non seulement je n’utilisais aucun produit de luxe mais qu’en plus je ne me maquillais pas. Du coup, je sais pas si je brise ses convictions au sujet des françaises ou pas^^.

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